Le "sang impur" est-il raciste ?
Débat entre deux philosophes et un historien
Roger-Pol DROIT (philosophe et journaliste, membre du Comité consultatif national d'éthique) ; « ...le « sang impur » fait tache, si l'on ose dire. Son interprétation a fait couler beaucoup d'encre, et la polémique n'est pas close. Il semble bien, en tout cas, qu'il soit faux d'y voir un racisme, l'affirmation d'une quelconque infériorité biologique des ennemis. Dans le vocabulaire des révolutionnaires, de Marat à Hébert, le « sang » est moral et politique : celui des républicains est « pur », c'est-à-dire vertueux, celui des monarchistes « impur », c'est-à-dire vicieux. Si un soldat ennemi déserte et passe aux troupes républicaines, « le sang de ses veines s'épure, et il cesse d'être un esclave », soulignera Jaurès - meilleure preuve que ce n'est pas une affaire corporelle ou physiologique...
Michel SERRES (philosophe et historien des sciences, membre de l'Académie française et de l'Académie européenne des sciences et des arts) : « ces paroles ignobles de la Marseillaise où on parle du sang impur des ennemis, qui est un mot d'un racisme tel qu'on devrait avoir honte de l'enseigner aux enfants... Ce n'est pas seulement un imaginaire raciste, c'est une tradition qui a été si longue qu'elle a fondé beaucoup de traditions politiques, beaucoup de philosophies du droit. ».
Le différend s'explique si on saisit la variation de l'interprétation du "sang impur" au cours de l'Histoire.
Avant comme pendant la Révolution, le sang pur signifie la vertu, et le sang impur le vice. Quand les révolutionnaires prennent le pouvoir, ce sont eux qui, par inversion, revendiquent un sang pur. L'expression a donc un sens moral, politique et guerrier, sans aucun sens raciste chez les Révolutionnaires, qui souhaitaient l'égalité entre tous les hommes et qui ont aboli l'esclavage.
Mais, pour comprendre ce que disent Michel Serres et de nombreuses autres personnalités, ce mot "impur" peut-il être exempté de racisme quand il s'adresse à un autre peuple : "race impure" des vendéens, "sang impur" de l'anglais en 1757, du nègre ou du maure pendant la période coloniale, de Bismarck en 1870, du boche de 1914 à 1944, et encore aujourd'hui du taliban... ?
A chacun de se faire son idée ! Nous laisserons pour conclure le mot de la fin à l'historien Pierre Serna, ancien directeur de l'Institut d'histoire de la Révolution française, au colloque de 2016 sur la Marseillaise :
« En 1792, après 1400 ans de féodalité, 700 ans de soumission
à l'ordre ternaire de la société, 300 ans de mise au déni à
cause de son sang impur, la nation par l'intermédiaire d'une de ses
sentinelles les plus exposées à l'humiliation de ce système,
capitaine du génie, a osé retourner l'argument et dire enfin aux
nobles que leur sang n'était pas si pur que cela dans un moment
d'exaltation, moment de guerre qui n'a rien de sanguinaire, mais
surtout grande leçon politique que l'Égalité de tous portait, que
les conditions du combat ont cristallisé dans cette expression de "
sang impur", expression d'un combat légitime pour effacer la
noblesse comme critère de distinction, et au fond perdu car cet
argument que l'on croyait éculé va servir quelques années plus
tard hélas pour servir de base au racialisme contre les Africains
essentiellement, et contre le peuple et son mauvais sang encore une
fois.
Mais c'est là une autre histoire, celle du 19° siècle
raciste, antidémocratique par bien des aspects, plaqué sur un 18°
siècle nobiliaire et anti-plébéin dans le carrefour de la
Révolution qui fait exploser tous les cadres anciens pour les
réinventer différemment, et c'est là que ce serait une grave
erreur qui rend toujours la Révolution plus incompréhensible
parfois, la guerre toujours aussi mystérieuse et qui rend la
Marseillaise toujours autant incomprise. »
