Le "sang impur" du peuple français ??
Depuis 2003, de nombreux médias (Internet, télévisions, radios et personnalités) diffusent l'idée que le "sang impur" de la Marseillaise serait celui du peuple français, et cette théorie est aujourd'hui diffusée dans nos écoles (cf le film « La Marseillaise, l'Eternel chant de bataille », de Mathieu Schwartz).
Si cette expression avait bien ce sens avant la Révolution, cette théorie ignore qu'après 1789, les Révolutionnaires se sont logiquement désignés de "sang pur" et ont retournés l'expression "sang impur" sur leurs ennemis.
Cette
confusion
entre
les conceptions pré-révolutionnaires et révolutionnaires
est
régulièrement
dénoncée
par tous
les historiens compétents :
« Le «sang impur» fait référence au sang des rois et des aristocrates, pas des peuples étrangers » Patrice Gueniffey (Le Figaro, 14/5/2014)
« Une interprétation aussi fausse que dangereuse, parce qu'elle nourrit la confusion des esprits, court à propos de l'expression "sang impur" dans la Marseillaise pour faire de ce sang impur celui des "révolutionnaires", du "peuple" sacrifié pour la bonne cause. Les textes de l'époque démentent catégoriquement cette vision sacrificielle et a-historique. Il faut assumer son passé. » Jean-Clément Martin, ancien directeur de l'Institut d'Histoire de la Révolution Française (blogs.mediapart.fr/jean-clement-martin 10/1/2016)
« C'est une explication, fausse, farfelue, créée... par un jeune professeur de lettres qui a voulu faire l'intéressant... le « sang impur», ce sont les ennemis de la liberté, de la Révolution. » Bernard Richard, auteur de "Les emblèmes de la République" (Les GG veulent savoir: Benzema : "La Marseillaise appelle à faire la guerre" - BFMTV 18/04/2018, 6°mn) (L'obs, 14/5/2014)
C'est
encore ce que
montre l'étude
particulièrement documentée de Jean Méron « Les
symboles de la République, Du chant de guerre de l'armée du Rhin
à la Marseillaise », (p 69 à 207), ou ce qu'a montré le colloque de 2016 sur la Marseillaise, où tous les historiens partageaient cet avis (même si certains historiens, non spécialistes de la période, avaient pu, par mégarde, recopier trop rapidement une théorie qui semblait séduisante). On pourra lire en particulier "De l'évidence de qui appartient "ce sang impur"" par Pierre SERNA, ou ce propos de l'historien Bernard RICHARD sur un forum :
"Le faux sens ou contre sens sur le sang impur est un étrange phénomène :
lancé en 2003 par Frédéric Dufourg, fin analyste littéraire sans
formation historique, et sans aucun fondement documenté, il tient bon
depuis lors bien que réfuté drastiquement par exemple par les trois
derniers directeur de l'Institut d'histoire de la révolution française
(universite de Paris 1 Panthéon-Sorbonne), Michel Vovelle, Jean-Marie
Martin et Pierre Serna. C'est une interprétation aberrante diffusée et
amplifiée par une pratique « réseaux sociaux ». Aujourd'hui, bien que
réfutée par les historiens universitaires sérieux ayant la connaissance
et la pratique des textes de l'époque révolutionnaire, elle continue à
se diffuser. Récemment une de mes connaissances solidement documentée a
eu la surprise (mais est-ce vraiment une surprise, de l'entendre
utilisée comment une évidence par deux hautes personnalités politiques,
une ministre et énarque de formation, l'autre chef d'un parti politique
d'ampleur nationale et de formation universitaire. Ainsi vogue la
galère. Certes on sait d'expérience qu'il faut souvent plusieurs
décennies, voire une génération pour que les avancées de la recherche
historique atteignent le grand public, donc « laissons pisser le
mérinos » peut-on dire vulgairement.
B Richard, un peu lassé de tenter,
visiblement en vain, de « redresser la barque » sur ce site..."
Plus de vingt ans après son lancement, on s'aperçoit que cette fake news circule encore très largement sur internet, et parmi de très nombreuses références, on peut citer :
La conférence du "Professeur" François Asselineau de l'UPR, ou la Marseillaise pour les nuls
Le Nouveau Manuel Histoire College Specimen, page 199, par "l'historien" (non spécialiste de la période révolutionnaire) Dimitri Casali
Une Conférence de la grande loge de France en 2022
La vidéo d'un penseur "spirituel" en 2023
Les interprétations actuelles de plusieurs intelligences artificielles, qui visiblement ne sont pas encore au niveau pour comprendre la subtilité de la fake news (Chat gpt retient les deux conclusions contradictoires, une autre AI conclut du site Mediaclasse que cette fake news est vraie, alors qu'il est expliqué qu'elle n'est absolument pas historique)
Quand au livre d'origine de la fake news, La Marseillaise de Frédéric Dufourg (2003 ou 2008), il est souvent disponible en de multiples exemplaires dans les bibliothèques municipales.
