"Le sang impur" à travers les siècles

Historiquement, le sens de cette expression a évolué au cours des siècles et selon les pays, et n'a pas toujours eu un sens raciste, en particulier au moment de la Révolution française. 

Entre XVe et XVIIe siècle en Espagne, il existe un statut officiel de « limpieza de sangre » (pureté du sang). Les « Vieux chrétiens » ont un "sang pur", tandis que les conversos, juifs convertis au Christianisme, au « sang impur », sont exclus de la société espagnole. Il en est de même pour les musulmans convertis au XVIIe.

Aux XVIIe et XVIIIe en France, dans un vocabulaire guerrier, le «sang impur» est celui des soldats ennemis : "...armer tes bataillons, et de ton sang impur abreuve tes sillons !" (chant contre les anglais pendant la guerre de sept ans, par Lefebvre de Beauvray).

Aux XVIIe-XVIIIe, avant la Révolution, c'est un concept social, opposant la vertu du "sang pur" au vice du "sang impur". Les familles de « race ancienne », au sens d'une ancienne lignée, sans mélange jugé dégradant (qui dénote) ont un « sang pur », alors que le « sang impur » désigne ceux « né de parents notés » (notés, c'est-à-dire ayant mauvaise réputation).

Mais dans la « querelle des deux races », controverse très importante parmi les intellectuels au XVIIIe, s'y ajoute un concept racial. Pour lutter contre l'influence grandissante de la bourgeoisie, certains aristocrates se prétendent de « sang pur », car ils seraient descendants des Francs germaniques conquérants au Ve siècle. Cela justifie à leurs yeux un droit de domination sur le Tiers-état au « sang impur », descendant des Gallo-Romains conquis.

"Pourquoi le Tiers-Etat ne renverrait-il pas dans les forêts de Franconie toutes ces familles qui conservent la folle prétention d'être issues de la race des conquérants...? La Nation, alors épurée, pourra se consoler, je pense, d'être réduite à ne plus se croire composée que des descendants des Gaulois et des Romains." écrit l'abbé Sieyès dans "Qu'est-ce que le Tiers-Etat ?", pamphlet le plus vendu en 1789, dans cette phrase qui préfigure la Révolution.


Pendant la Révolution française, la pureté du sang est un concept guerrier et politique, qui désigne toujours la vertu, mais, par inversion, le « sang pur » est maintenant celui des révolutionnaires au pouvoir.

S'étant très probablement inspiré de  Lefebre de Beauvray, comme cela se faisait à l'époque, le « sang impur » écrit par Rouget de Lisle désigne les ennemis de la Révolution, donc les royalistes français et étrangers, et leurs soldats qui menaçaient d'envahir la France.

Rouget de Lisle écrira d'ailleurs plus tard : « J'ai traversé, pur, la Révolution. »


Dans les multiples citations de l'époque, le « sang impur » désigne les ennemis du peuple, ou d'autres révolutionnaires, ennemis politiquement.
Quand aux vendéens, ils sont traités de « race impure », déshumanisés et parfois animalisés.

Si son chant a entrainé une galvanisation des soldats au front, et s'il n'y a donc aucun sens raciste dans l'esprit de Rouget de Lisle, on ne peut par ailleurs pas négliger le lien entre l'appel à verser du "sang impur" et la violence constatée, non pas dans une guerre défensive où elle peut sembler légitime, mais au sein d'un pays. 
Comme l'écrit Jean Jaurès, surnommé "l'historien de la Révolution" : " " Qu'un sang impur abreuve nos sillons !", l'expression est atroce... Propos abominable, car dès que les partis commencent à dire que le sang est impur qui coule dans les veines de leurs adversaires, ils se mettent à le répandre à flots et les révolutions deviennent des boucheries. Mais de quel droit la Révolution flétrissait-elle de ce mot avilissant et barbare tous les peuples, tous les hommes qui combattaient contre elle ?"

Alors que la Révolution avait connu des troubles limités jusque là, la violence qui émane du bataillon des Marseillais, qui apporta cet hymne à Paris fin juillet 1792, pourrait donc avoir entrainé une Révolution beaucoup plus sanglante, des massacres de septembre 1792 à la fin de la Terreur en 1795.

Au XIXe et début du XXe se développent des théories racistes, notamment avec Gobineau qui décrit la race supérieure comme indo-européenne. Chamberlain, essayiste britannique naturalisé allemand et inspirateur de la doctrine hitlérienne, désignait cette race supérieure sous le terme de « race aryenne », et soutenait que cette race subsistait à l'état pur en Allemagne alors qu'elle avait subi des mélanges en France ou en Russie.

Pendant la colonisation et jusqu'à récemment, plusieurs citations montrent que nombre d'européens ont revendiqué un sang pur, tandis qu'ils ont attribué un sang impur, altéré, mêlé ou inférieur aux colonisés. Le fait que les troupes françaises ont chanté la Marseillaise dans leurs guerres de conquête, puis pendant le maintien de la paix dans les colonies, a donc pu conduire certains colonisés à se sentir qualifiés de « sang impur ».

Aujourd'hui, comme le sens du « sang impur » n'est quasiment jamais appris à l'école, certains de leurs descendants (rappeurs, jeunes des quartiers sensibles) disent que c'est leur sang qui est désigné comme impur dans l'hymne national, et du coup, parce qu'ils ressentent cette désignation comme humiliante, ils ne peuvent pas se sentir réellement français.

Avec l'Algérie, le contentieux autour des hymnes est encore important des deux cotés de la Méditerranée. Les autorités coloniales ont eu beau choisir des termes édulcorés dans une traduction de l'hymne en langue locale, le sentiment que le « sang impur » serait le leur reste fort chez certains algériens, et ce d'autant plus que l'hymne algérien, écrit en 1955 dans une prison française,  revendique un "sang noble et pur généreusement versé", et appelle, par deux fois, à une vengeance contre la France, ce qui suscite de l'indignation chez certains français.



En France la Marseillaise est rappelée comme hymne guerrier en 1870, puis redevient hymne national en 1879. Pendant les trois guerres contre l'Allemagne, ce sont logiquement les ennemis boches ou allemands qui sont désignés de sang impur, dans plusieurs textes et chansons qui appellent à verser ce sang, tandis que d'autres textes valorisent le sang pur des français.


De l'autre côté du Rhin, à partir de la fin du XIXe et d'autant plus après la parution de Mein Kampf en 1925, le sang pur est celui de la race aryenne, en particulier germanique, par opposition au sang plus ou moins impur des juifs, slaves (polonais, russes, tchèques, etc.), tziganes, noirs, métis, handicapés, opposants politiques...


Depuis 2003, une nouvelle interprétation du "sang impur" a envahi les médias français et parfois les écoles. Oubliant l'inversion du sens qui a été revendiquée par les révolutionnaires qui ont pris le pouvoir, cette fake news prétend que le sang impur serait celui des soldats français donnant leur vie pour la patrie. Favorisée par une absence totale de l'enseignement du sens de l'expression dans les livres scolaires, cette interprétation sacrificielle, qui vise sans doute à exonérer l'hymne de toute accusation de racisme, a été dénoncée par tous les historiens et par de très nombreuses citations.

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