Le "sang impur" pendant la Révolution
Dans la Déclaration Universelle de 1789, les révolutionnaires proclament : « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. ». Comme l'explique Roger-Pol Droit, les révolutionnaires se revendiquent d'un « sang pur », ce qui signifie vertueux, dans un sens moral et politique.
"J'ai traversé, pur, la Révolution..." Claude Rouget de Lisle (Napoléon et Rouget de l'Isle par Jean Tulard, Savoir Lettres, Hermann, 2000)
Comme le montrent toutes les citations de l'époque, ils retournent l'expression « sang impur », au sens de corrompu, sur les ennemis, français ou étrangers, de la Révolution :
« Par toute la France le sang a coulé mais presque partout cela a été le sang impur des ennemis de la Liberté, de la Nation et qui depuis longtemps s'engraissent à leurs dépens » Napoléon Bonaparte, lettre écrite à son frère Joseph, le 9 août 1789
« Le «sang impur» fait référence au sang des rois et des aristocrates, pas des peuples étrangers »explique l'historien Patrice Gueniffey, pour qui la Marseillaise était donc « le contraire d'un chant raciste» (ce qui n'enlève rien à la violence de l'hymne, mais ceci est un autre débat).
Les citations montrent que l'expression s'applique indistinctement à tout ennemi :
- les armées étrangères et royalistes « Cette partie de la République française présente un sol aride, sans eaux et sans bois. Les Allemands s'en souviendront; leur sang impur fécondera peut-être une terre ingrate, qui en est abreuvée. » Discours du général Dumouriez à la Convention, octobre 1792
- les révolutionnaires riches ou tièdes :« Tout homme qui calcule ce que lui revient une terre, une place, un talent et qui peut un instant séparer cette idée de celle de l'utilité générale...tout homme qui a des larmes à donner aux ennemis du peuple, qui ne réserve pas toute sa sensibilité pour les victimes du despotisme et pour les martyrs de la liberté ; tous les hommes ainsi faits, et qui osent se dire républicains, qu'ils fuient le sol de la liberté, ils ne tarderont pas à être reconnus et « l'arroser de leur sang impur »... »Fouché, cité par Stefan Zweig
- les contre-révolutionnaires « J'ai démontré la nécessité d'abattre quelques centaines de têtes criminelles pour conserver trois cent mille têtes innocentes, de verser quelques gouttes de sang impur pour éviter d'en verser de très-pur, c'est-à-dire d'écraser les principaux contre-révolutionnaires pour sauver la patrie. » Jean-Paul Marat, Journal de la République française, le 7 novembre 1792.
- les révolutionnaires lyonnais opposés aux Jacobins et Montagnards parisiens : « Oui, nous osons l'avouer, nous faisons répandre beaucoup de sang impur, mais c'est par humanité, par devoir... » Lettre de Fouchéà la Convention, 27 décembre 1793, cité d'après A. GERARD, Par Principe d'humanité..., Paris 1999, p. 25.
- les insurgés vendéens :« La Patrie ... vous confie le commandement d'une armée Républicaine... C'est à vous qu'est réservée la gloire d'achever de les exterminer. Frappez simultanément et frappez sans relâche jusqu'à ce qu'enfin cette race impure soit anéantie. »Billaud-Varenne, Barère. (12 décembre 1793, à un général en mission en Vendée)
- les révolutionnaires opposants, ici le triumvirat Billaud-Varennes, Barère et Collot d'Herbois après sa chute :« Vous venez de frapper du décret d'accusation des députés arrêtés le12 germinal et le 1er prairial : par quelle funeste indulgence, en frappant les complices du triumvirat, avez-vous épargné les criminels qui le composaient, Collot d'Herbois, Billaud -Varennes et Barère ? Vous les avez condamnés à la déportation, mais ce décret ne s'exécute pas ; et d'ailleurs avez-vous le droit de souiller une autre terre d'un sang aussi impur? » Rouyer, Journal des débats et des décrets, Volume 66,1795
D'autres citations :
" Le sang qui coule était-il donc si pur ? » Barnave,
le 22 juillet 1789, après que la foule eut tué et promené dans
Paris les têtes tranchées de Launay (gouverneur de la Bastille qui
avait ouvert les portes à la foule) et Flesseles, prévôt des
marchands, le 14 juillet, puis de l'intendant de Paris Bertier de
Sauvigny et de Foulon, accusés d'affamer le peuple, le 22 juillet.
« N'immolera-t-on
pas à leurs mânes impatientes ces Calonne , ces Breteuil , ces
Briennes, [aristocrates et ministres de Louis XVI], etc... dont le
sang impur n'expiera jamais les larmes qu'ils nous ont fait
verser [...] Jamais , nosseigneurs, votre regénération ne sera
complète si vous ne purgez la France de ces vampires affamés ».
Adresse
aux Etats Généraux de 1789. Cité dans « Histoire des Etats
Genéraux, convoqués par Louix XVI le 27 avril 1789″, Volume 7.
« Osez maintenant vous présenter sur nos frontières, princes germains, monarques ibériens, souverains de l'Etrurie, et vous aussi puissances maritimes! [...] Craignez tout de gens que les lauriers de la gloire et le myrte des plaisirs , que les bénédictions de la patrie et toutes les faveurs de la beauté attendent, s'ils rentrent chez eux, teints de votre sang impur! Craignez tout de gens qui savent calculer. Et quel est le patriote dont l'aine ne s'exalteroit pas à cette idée : quelques gouttes d'un sang corrompu , mêlé peut-être au mien , suffiront pour éteindre la torche de la guerre." Journal "Révolutions de Paris", Octobre 1790
« Avons-nous abattu à nos pieds la ligue autrichienne? Nos frontières sont-elles humectées du sang impur de ses satellites? », Louis-Marie Fréron, novembre 1790
« Le peuple de France a détrempé de sang les fondements de la liberté; mais il a été juste dans le choix de ces victimes: ce sang était impur, et la terreur que ces exécutions ont inspirée a prévenu une foule de meurtres. » Dans « Anecdotes curieuses et plaisantes relatives à la révolution de France » publié en 1791.
« Législateurs,
des femmes patriotes se présentent devant vous pour réclamer le
droit qu'a tout individu de pourvoir à la défense de sa vie et de
sa liberté... si, par des raisons que nous ne concevons pas, vous
vous refusiez à nos justes demandes... elles mourront, en
regrettant, non la vie... mais l'inutilité de leur mort, en
regrettant de
n'avoir
pu, auparavant, tremper leurs mains dans le sang impur des ennemis de
la patrie"
Adresse
individuelle à l'Assemblée nationale, par des citoyennes de la
capitale, 6 mars 1792, Archives parlementaires,Tome 39, p. 424
« Il faut que son sang impur efface jusqu'à la dernière trace de la royauté » Hébert dans le Père Duchesne (lors de l'assaut des Tuileries le 10 août 1792)
« C'est au Dieu des armées que nous adressons nos vœux ; notre désir est d'abreuvernos frontières du sang impurde l'hydre aristocrate qui les infecte ; la terreur est chez eux et la mort part de nos mains. » Lettre de volontaires du 3e bataillon de la Meurthe, lue au conseil municipal de Lunéville, 10 août 1792
« Il faut que son sang impur efface jusqu'à la dernière trace de la royauté » Hébert dans le Père Duchesne (lors de l'assaut des Tuileries le 10 août 1792)
"Que la tête de Louis XVI et de sa complice tombe en présence de sa famille, que nous obligerons à changer de nom, afin qu'il ne reste pas plus de traces de la dynastie régnante jusqu'au 10 août, qu'il n'en reste de la royauté. Que cette exécution solennelle, urgente et nécessaire soit suivie de celle de tous les complices et agents du feu roi [...] Mais surtout gardons-nous de suspendre plus longtemps ou d'arrêter le cours de la justice; c'est encore du sang à répandre, mais ce sang impur ne tarderait pas à remettre la patrie en danger s'il circulait encore dans ses veines." Journal "Révolutions de Paris", 11 août 1792.
« Les rois cimentèrent le despotisme par l'effusion injuste du sang des peuples ; il est temps que la liberté des peuples soit consolidée par l'effusion du sang impur des rois. » Discours sur le jugement de Louis-le-dernier, par Jacques Roux, 1792
"Le sang impur des satellites d'un despote eût plutôt souillé l'éclat de vos armes, que d'ajouter à votre gloire" Archives parlementaires, 21 novembre 1792, tome 53, p. 538
En
1792, plusieurs pétitions, comme celle-ci du citoyen Ducalle, furent
adressées à la Convention pour que la France reprenne le nom de
Gaule :
"
CITOYENS ADMINISTRATEURS,
Jusques
à quand souffrirez-vous que nous portions encore l'infâme nom de
Français ? Tout ce que la démence a de faiblesse, tout ce que
l'absurdité a de contraire à la raison, tout ce que la turpitude
a de bassesse, ne sont pas comparables à notre manie de nous couvrir
de ce nom.
Quoi
! Une troupe de brigands (les Francs conquérants) vient nous ravir
tous nos biens, nous soumet à ses lois, nous réduit à la
servitude, et pendant quatorze siècles ne s'attache qu'à nous
priver de toutes les choses nécessaires à la vie, à nous accabler
d'outrage, et lorsque nous brisons nos fers, nous avons encore
l'extravagance bassesse de continuer à nous appeler comme eux !
Sommes-nous
donc descendants de leur sang impur ? À Dieu ne plaise, citoyens,
nous sommes du sang pur des aulois !" (d'après
André
Waroch)
« J'ai vu des hommes qui n'ont d'autre moyen de soutenir ou d'avoir une réputation de révolutionnaire qu'en ne respectant plus ni lois ni principes. C'est cette classe d'hommes qui persécutent l'innocence et impriment la terreur à tout ce qui respire. C'est un de ces hommes impurs qui aura dénoncé Viennol, qui me dénoncera peut-être aussi. » Robespierre, 6 ventôse, 2è Rep
« C'est être juste et humain que de verser quelques gouttes de sang impur pour éviter de répandre le sang pur à grand flots. » Jean-Paul Marat
"la nation française, toujours généreuse et magnanime, ne veut pas souiller son territoire du sang impur d'un roi" 7 janvier 1793, Archives parlementaires, tome 56, p. 526
« Matière à réflexion pour les jongleurs couronnés. Qu'un sang impur abreuve nos sillons.» Légende d'une aquatinte sur papier de L. Villeneuve, représentant la tête dégoulinante de sang de Louis XVI décapité, 1793
"... en ménageant le sang impur qui coule dans leurs veines" en parlant des "hommes pervers" qui "excit[ent]er les troubles" , intervention de Vergniaud dans "Le procès de LouisXVI", Albert Soboul, page 209, folio Histoire.
"Le
sang des patriotes se mêlera avec le sang impur des mauvais
citoyens"
15
janvier 1793, Archives parlementaires, tome 57, p. 308
« Sachez
que vous ne ferez pas de révolution sans répandre du sang ;
mais un soldat répand le sang avec tout le calme possible. Il faut
établir le machiavélisme populaire ; il faut faire disparaître
de sur la surface de la France tout ce qu'il y a d'impur ; sans
cela vous ne serez que des enfants ; les modérés calomnient
les amis du peuple... »
Discours
d'un député extraordinaire de la société des Jacobins de Lyon,
convention, séance du 15 mai 1793
« Les
restes du sang impur des rois doivent couler sur l'échafaud. La
soeur de Capet [c'est à dire Louis XVI] doit être jugée par un
tribunal révolutionnaire ».
Jacques-René
Hébert, 13 novembre 1793.
« Eh bien, foutre, il n'en coûtera pas plus pour anéantir les traîtres qui conspirent contre la République. La dernière heure de leur mort va sonner; quand leur sang impur sera versé, les aboyeurs de l'aristocratie rentreront dans leurs caves comme au 10 août. » Jacques-René Hébert, Le Père Duchesne 1793
« Vengeance
est notre mot d'ordre que nous adoptons jusqu'à ce que les
scélérats [les insurgés de Lyon] soient soumis et que leur sang
impurait
lavé leur félonie. »
Boisset
à des unités de la Convention, pendant l'insurrection de Lyon en
1793
« Les Constitutionnels virent dresser pour eux les guillotines qu'ils avoient imaginées, fabriquées, élevées pour les royalistes : leur sang impur coula sans honneur : il n'excita ni regret ni pitié » Antoine Francois Claude Comte de Ferrand - 1793
« Oui, nous osons l'avouer, nous faisons répandre beaucoup de sang impur, mais c'est par humanité, par devoir...» Lettre de Fouché à la Convention, 27 décembre 1793, cité d'après A. GERARD, Par Principe d'humanité..., Paris 1999, p. 25.
"Citoyens, l'anniversaire de la mort du tyran est un jour de gloire pour le peuple français, et un jour de deuil et de terreur pour les tyrans et leurs suppôts ; ce jour mémorable annonce le réveil des peuples asservis. La massue révolutionnaire est prête à écraser ces monstres, et l'arbre glorieux de la liberté ne périra point quand leur sang impur en aura humecté et fortifié les racines." Discours de Vadier à la Convention, 21 janvier 1794
«
Nous sommes ici à exterminer le restant des chouans, enfouis dans
des bois ; le sang impur des prêtres et des aristocrates abreuvent
donc nos sillons dans les campagnes et ruisselle à grands flots sur
les échafauds dans nos cités. Jugez quel spectacle est-ce pour un
républicain animé, comme je le suis, du plus pur amour du feu le
plus sacré de la liberté et de la patrie qui brûle dans mes
veines. »
Lettre
de Cousin à Robespierre, à Cossé le 27 nivôse an II (16 janvier
1794).
« Patriotes,
réjouissons-nous (bis) L'armée
d'Mayence est avec nous (bis)
Elle
est v'nue nous aider à purger la Vendée
Dansons
la carmagnole, Vive le son, vive le son etc
Oui
dès demain nous commençons (bis)
C'est
pour arroser nos sillons (bis) que
le sang des brigands va couler à l'instant »
Carmagnole
de la Vendée,
destinée
aux soldats républicains combattant en Vendée.
«
Quel
espoir peut rester à l'empereur et au roi d'Espagne depuis que
la justice nationale a scellé la liberté française par le sang
impur de ses tyrans
?
»
Billaud-Varenne, 20 avril 1794
On trouve même des pamphlétaires royalistes, voulant dénoncer le décalage entre les idéaux généreux proclamés et la violence du lynchage d'aristocrates, utiliser eux aussi, par ironie, l'expression « sang impur » en parlant des aristocrates :
« Nous
avons été assez heureux pour annoncer à l'Europe étonnée, avec
quelle rapidité les droits de l'homme se sont propagés d'une
extrémité du monde à l'autre. La gloire de nos législateurs a
passé les mers sur les ailes du vent, & M. Ferrand de Baudieres,
sénéchal du petit Goave a déjà subi l'application des grands
principes de M. Barnave. Son sang impur a coulé, sa tête
aristocratique a été promenée par les blancs. ».
Jean-Gabriel
Peltier, Les actes des apôtres, 1790
